Un groupe que j'aime bien, mais dont personne ne parle jamais, c'est 808 State. Au mieux, on y voit les auteurs d'un seul hit, Pacific State.
Le groupe n'a pas d'actualité, mais j'avais envie de l'évoquer, comme ça.
La house music a d'abord été une révolution technologique. Les prix des synthétiseurs et des séquenceurs s'étaient effondrés. Surtout, de nouvelles machines apparaissaient en permanence. Les musiciens les plus fortunés s'offraient le dernier cri et ils jetaient leur ancien matériel à la poubelle. Il y avait donc quantités de machines encore potable, vendue pour une bouchée de pain... Dont le Roland TR-808 qui donna son nom au groupe.
Grâce à ces machines, beaucoup sautèrent le pas. Des DJ avaient l'idée de deux, trois accords ou bien de jouer avec un sample. Une boite à rythme et le tour était joué ! Mais souvent, ils n'avaient jamais eu qu'une seule idée. Des producteurs montèrent des groupes, en castant des chanteuses pleines de charme ou des noirs à grosses voix. Il s'agissait de sortir le prochain 45 tours à succès. Après, on montait un autre groupe. Au milieu de tout ce magma d'étoiles filantes, difficile de percevoir les vrais artistes, avec davantage d'ambition.
L'histoire commença à Manchester, alias Madchester. Gerald Simpson, d'origine Jamaïcaine, se passionna pour le rap. Il enregistra un maxi 45 tours. Puis il forma les Hit Squad Manchester, avec le disquaire Martin Price et Graham Massey, un ingénieur son. Puis ils bifurquèrent vers l'acid house naissante. Le séquenceur Roland TR-808 les mettaient en trance. D'où le nom de 808 State.
Ils autoproduisirent un album, Newbuild, en 1988 et créèrent de nombreuses maquettes (dont un remix de Blue Monday des Mancuniens New Order.) En parallèle, ils mixaient dans les boites de nuit de Manchester. Gerald Simpson prit la tangente, puis créer un projet solo, A Guy Called Gerald. Darren Partington et Andy Barker le remplacèrent.
A force de créer des maquettes, 808 State finit par se faire repérer par ZTT. Le label en regroupa huit sous le nom de 90. Le titre-phare, c'était Pacific State. Il provient d'une maquette enregistrée au temps de Gerald Simpson. C'est lui qui aurait eu l'idée du saxophone et du cri de plongeon. Du coup, il demanda des royalties. Pacific State était un morceau planant, précurseur du futur "son d'Ibiza". Le succès de ce titre éclipsa le reste de la discographie de 808 State.
Les autres morceaux de 90 n'étaient pas à la hauteur. Un second extrait, 808080808, fit un flop. 808 State ayant déjà commencé à enregistrer des titres, ZTT réédita l'album avec des titres destinés à un futur album, dont Cübik. Graham Massey y enchainait les riffs de guitare (déformés ensuite grâce au séquenceur.) On était loin du style planant de Pacific State, mais ce n'était pas grave ! D'ordinaire, les artistes de techno sont timide et ils se contentent de caméo dans leurs clips. 808 State fut l'un des rares groupes à apparaitre systématiquement. Pourtant, non seulement les quatre membres avaient des "profils de radio", mais ils avaient un jeu d'acteur très nul. A coup de sourires de ravis de la crèche et de regards fixes vers la caméra.
La version US de 90 permit au groupe de tourner outre-Atlantique. Martin Price et Graham Massey, grands fans du "son de Detroit" s'attendaient à ce que la house y soit très populaire... Alors qu'ils se retrouvèrent à jouer dans des discothèques encore plus petites qu'à Manchester !
Martin Price n'avait pas oublié le rap. Pour casser l'image de "groupe de Pacific State", 808 State collabora avec MC Thunes -le Benny B de Manchester - sur deux morceaux, avant de produire son album.
En 1991, 808 State sorti un nouvel album. Ex:el reprenait Cübik. ZTT en sorti de nombreux singles : Lift, Olympic - deux brefs retour à l'ambiant -, In Your Face et surtout, Oops. Björk, qui venait de quitter les Sugarcubes, a co-écrit et chanté sur le titre. 2 ans avant Debut, Björk annonçait son univers, avec ses alternances de chuchotements et de vocalise. Plus troublant : le clip d'Óskar Jónasson préfigurait ceux réalisé par Michel Gondry pour l'artiste...
808 State reparti pour une nouvelle tournée US. Martin Price, lessivé par cet enchainement de disques et de concerts, resta à quai. Au lieu de le remplacer, 808 State préféra devenir un trio. Graham Massey prit les commandes.
Gorgeous sorti en 1993. C'est-à-dire après la vague house music et avant l'émergence de l'eurodance. 808 State avait compris que l'heure n'était plus aux boites à rythme et aux longues instrumentales. Le clip de Plan 9 mis en scène le nouveau visage de 808 State. One in Ten était en fait un remix du titre éponyme de UB40. 10x10 était une rare incursion dans la dance, avec la future chanteuse de Ntrance. Sans surprise, le succès critique et public fut mitigé. REM, volontiers précurseur, confia un remix de King of comedy au groupe.
808 State poursuivit avec Don Solaris, en 1996. Don Solaris est contemporain d'Exit Planet Dust et de Better Living Through Chemistry. Les Chemical Brothers (encore des Mancuniens !) ou Fatboy Slim venaient à peine d'éclore et pourtant, ils faisaient déjà beaucoup mieux. Don Solaris possédait un bon single, Bond, avec le rappeur Mike Doughty. Le reste semblait déjà vu - et en mieux -. Ils ont été chercher James Dean Bradfield des Manic Street Preachers pour lui faire chanter de la soupe ! Les rythmes étaient peu entrainants ; un comble pour une formation issue des night-clubs! Ce fut un bide.

La techno n'a pas été tendre avec ses pionniers. The Orb et Orbital se sont cassé la figure. ZTT a déchiré son contrat avec 808 State, la compilation 808:88:98 était une annonce de liquidation, dans l'anonymat complet... Alors que la techno connaissait son apogée. De nombreux artistes s'inspiraient plus ou moins clairement de Ex:el et Gorgeous (à commencer par les Chemical Brothers et Chicane.) Mais en y ajoutant des synthés hypnotiques, des rythmes percutants ou des échantillons déconcertants. Bref, ils osaient davantage.
"Libéré" de ZTT, 808 States ouvrit un site web (une chose alors nouvelle.) Le trio clamait qu'il préparait un nouvel album. En 2002, il sorti enfin. Outpost Transmission sorti chez Bad News, un label indépendant japonais. C'était quasiment du compte d'auteur. Bien sûr, il n'était plus question d'avoir des artistes un tant soit peu connus, ni de clips. On sent que certains titres avaient été composés peu après Don Solaris et qu'ils accusaient le poids des ans. Le bon point, c'est que 808 State maitrisait enfin l'idée d'un album global. Chaque titre se terminait sur le beat de la piste suivante. Il y avait aussi de bonnes idées comme 606 ou Boogieman, mais 808 State arrivait bien après la bataille.
Signalons que des versions US et Européennes de l'album sortirent ensuite, avec des titres différents -ans efforts pour les raccrocher -. D'où une perte de cohérence de l'album.
2002, c'était l'époque des DVD musicaux. ZTT compila les clips de 808 State dans Opti Buk. Il était accompagné d'un CD d'inédits... Et on comprend pourquoi ils étaient inédit.
Graham Massey est un fan de
Kraftwerk. Ainsi, il aime bien germaniser les noms de titres. D'où les umlaut sur le "u" de Cubik ou ce "book" écrit "buk". Le "u" se prononçant "ou" en allemand.
Ensuite, 808 State nous envoya des cartes postales : un édition d'inédits ici, un maxi là... Le tout devant une audience confidentielle. C'est justement parce que le groupe était devenu has been que Pitchfork s'y intéressa un temps.
808 State fit les gros titres, mais à la rubrique faits divers. Devenu accro au crack, Darren Partington dépensa toutes ses royalties en cailloux. En 2015, la police le pinça alors qu'il dealait pour payer ses doses. Graham Massey l'expulsa du groupe, alors qu'Andy Barker resta en contact avec lui, après son séjour en prison.
En 2019, un nouvel opus vit enfin le jour : Transmission Suite. Théoriquement, c'était la suite d'Outpost Transmission. Mais on y trouvait un son très froid, très binaire. Un retour aux années Gerald Simpson, avec des clins d'œil à Kraftwerk, à LFO ou au label Warp.
A la fin du confinement, Massey et Barker firent une tournée des boites de nuit. Barker s'est éteint brusquement, en 2021.
La soixantaine bien sonnée, Graham Massey semble avoir pris sa retraite ; le site web de 808 State n'a pas été mis à jour depuis 2022. Sans doute l'effet, après coup, du décès de son comparse.
Darren Partington fait le DJ sous le nom de "DAZ" ou de "Darren 808State".
En conclusion, 808 State laisse un goût d'inachevé. Avec Prodigy, c'est l'un des seuls groupes à avoir survécu à la vague house music. Ils ont été les premiers à inviter des artistes de pop-music ou de rap. Ils furent également parmi les premiers à utiliser des congas ou des flutes. Mais il leur a manqué sans doute un bon producteur. Graham Massey, leader par défaut, a manqué d'envergure.
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