Les habits neufs de la rentrée littéraire


D'ordinaire, la Rentrée Littéraire, c'est une distribution de prix à un peu tout le monde. Oui, même moi, j'ai eu deux prix littéraires ! C'est le grand cirque de l'automne, puis il repli son chapiteau jusqu'à l'an prochain. Les lauréats tombent souvent rapidement dans l'oubli. Même, dans le palmarès du prix Goncourt, Kamel Daoud est le seul lauréat récent ayant acquis une notoriété certaine.
Mais cette année, l'IA et les réseaux sociaux auront été comme un chien dans un jeu de quilles... Comme disait un internaute : "Il voulu être [Aimé] Césaire, il ne fut que prompté."

La sensation de la rentrée s'appelait Thélyson Orélien. Le nouveau roman de l'auteur Québécois d'origine Haïtienne réalisait un sans-faute. Un ouvrage partiellement autobiographique, résolument immigrationniste. Il raconte l'immigration à la première personne du singulier ; un point de vue relativement inédit. 

C'était la troisième meilleure vente de la rentrée. Vainqueur du prix du roman FNAC 2026, il faisait figure de favori pour le Goncourt.

On pouvait presque imaginer l'adaptation cinématographique, avec Omar Sy dans le rôle principal.

Le 2 septembre, Thélyson Orélien passait dans La Grande Librairie. Yannick Haenel, Amélie Nothomb et surtout Luz qui se prosternaient devant lui. Le dessinateur de Charlie Hebdo, dans une séquence hallucinante, comparait l'auteur avec Victor Hugo.


Sans parler du fond, la forme étonne : beaucoup de phrases courtes, de "ce n'est pas (...) c'est", de métaphores curieuses, d'anglicismes sur des expressions usuelles et même des listes numérotées ! De plus, globalement, le vocabulaire est plutôt pauvre.

La réaction de Luz était d'autant plus disproportionnée que peu avant, l'auteur a lu son livre à voix haute et c'était consternant.

C'est le troisième roman de Thélyson Orélien. Auparavant, il a écrit des articles et des poèmes ; c'est quelqu'un qui a priori sait manier la langue et bâtir un récit. Alors pourquoi écrit-il comme un lycéen ? Et à l'oral, c'est encore pire...

Pour qui a l'habitude des réseaux sociaux, le "style" de Thélyson Orélien rappelle surtout un prompt IA. Il y a plus qu'un faisceau d'indices concordants.

Ce commentaire sur Amazon est intéressant, car il est antérieur à la polémique.


Le 21 septembre, patatras ! Un mystérieux Balance ton Claude affirma sur X (ex-Twitter) que le roman avait été écrit sous IA. C'était la conclusion de Pangram... Une IA.

Est-ce que Balance ton Claude s'en serait pris à ce roman, s'il avait été écrit par un Charles-Henri Dupré ? Probablement non. Est-ce que ce roman aurait eu un tel succès s'il avait été écrit par un Charles-Henri Dupré ? Probablement non.

Le 22 septembre, Grasset répondait. La maison d'édition niait que son auteur ait utilisé l'IA. Il aurait évoqué une théorie du complot.

C'est intéressant, car on a d'un côté un compte anonyme sous X, mais qui dévoilait tout. De l'autre, une maison d'édition qui s'est exprimé auprès l'AFP, dans une dépêche accessible donc uniquement auprès des abonnés.


Il faut sauver le soldat Orélien !

L'intelligentsia parisienne s'est mobilisé pour lui ! Le 24 septembre, dans C ce soir, l'unique invité de moins de 60 ans, Raphaël Doan, tentait vainement d'expliquer les "tics" d'une IA et ce qui n'allait pas. Karim Rissouli, le présentateur, avait l'air d'une poule découvrant un couteau. Virginie Despentes réagit : "Pangram va te faire foutre !"

Pascal Bruckner, membre de l'académie Goncourt, ne sait pas ce qu'est une IA. Mais il est sûr que ce n'est pas une IA qui a écrit "le meilleur roman de la rentrée".

Ce qui était savoureux, c'est que Grasset appartient à Bolloré. En avril dernier, ces écrivains considéraient que Bolloré était l'empire du mal et de la non-culture. Et maintenant, ils soutenaient mordicus un écrivain estampillé Bolloré !
Et bien sûr, silence-radio sur CNews ou le JDD. Les médias ayant leur table chez CNews (Frontières, Valeurs Actuelles...) furent également muets.

Le 25 septembre, Samuel Fitoussi est doxé : Balance ton Claude, sur X, c'est lui. Le journaliste du Figaro se défend d'être l'unique auteur du compte. D'une prudence de sioux, il refuse de s'en prendre à Thélyson Orélien, de peur d'en faire "un nouveau Jason Arday". Sa critique portait sur l'utilisation intensive de l'IA, pas sur l'auteur lui-même.

Malgré tout, Samuel Fitoussi s'est rendu coupable d'un crime : il a dit que le roi était nu. Pour cela, il s'est pris une volée de bois vert. Mediapart parla "d'extrême droite médiatique".

On voit bien l'intérêt des réseaux sociaux et du pseudonymat. En lisant a posteriori certaines critiques de C'était ça ou mourir - notamment celle du Canard Enchaîné -, on voit bien que certains avaient d'emblée découvert la supercherie. Mais personne n'a osé parler à découvert. C'était le genre d'histoire que l'on ressortait 20, voire 30 ans après, lorsque tous les protagonistes avaient disparu. Maintenant, ces histoires sortent tout de suite.

Pendant ce temps, au Québec, on tire à boulets rouges sur Thélyson Orélien. En particulier La Presse, où il a longtemps travaillé. François Cardinal, son vice-président, est furieux : toutes ses publications sont soit rédigées sous IA, soit du Google Traduction, soit du plagiat pur et simple.
Par exemple, sa nouvelle Où va le monde (2014) reprenait des passages entiers de la préface du Matins des magiciens, de Louis Pauwels.
Le Québec est imprégné d'une culture chrétienne, voire protestante. Le mensonge y est considéré comme le péché suprême. Thélyson Orélien a menti à La Presse, donc il est vitrifié (NDLA : notez la reprise de la grosse faute de grammaire dans la citation, histoire d'enfoncer l'imposteur.) 

C'était ça ou mourir était retiré des librairies québécoise. Dans la jurisprudence anglo-saxone, si Thélyson Orélien n'a pas écrit son œuvre, ce serait assimilé à de la contrefaçon. Les lecteurs pourraient alors se retourner contre l'éditeur, au nom d'une indication trompeuse.


Pierre Assouline, juré Goncourt, a sans doute compris que l'affaire devenait intenable. Il prétend avoir été interloqué par la différence entre le style très riche du roman de Thélyson Orélien et sa manière de parler en interview. Il invoque également qu'à Science-Po, où il enseigne, il voit passer suffisamment de copies sous IA pour savoir les détecter.
Pierre Assouline ameuta l'ensemble des jurés de l'académie Goncourt. Le 25 septembre, en fin d'après-midi, l'académie annonçait que le livre était retiré de la sélection 2026.

La digue a cédé. Libération fut le premier à signer un article au vitriol sur C'était ça ou mourir. Dans la Bollosphère, c'est Eric Naulleau qui devint subitement très bavard.

Non, en France, les livres de Thélyson Orélien ne sont pas partis au pilon !

Le voilà désormais défendu par trois types de personnes :
1. Ceux qui restent persuadé qu'il a écrit son roman et que c'est un complot de la fachosphère (en dépit du passif de l'auteur.)
2. Ceux qui déclarent que de toute façon, la littérature s'est construite sur le plagiat et les "auteurs fantômes" (NDLA : Blogger m'interdit de mettre le mot inventé par Alexandre Dumas.) L'ironie de l'histoire, c'est que certain n'hésitent pas à faire des copier/coller des articles défendant Calixthe Beyala, en 1996.
3. Ceux qui pensent que la vérité est secondaire. Ce qui compte, c'est la beauté du livre, voire son message.

L'intéressé poursuit sa tournée médiatique. Il n'hésite pas à papillonner entre les trois catégories, au gré de ses interlocuteurs.

Il y a plusieurs morales à cette histoire et plusieurs faits inédits.

D'une part, l'affaire a secoué le petit monde de la littérature germanopratine. Les lecteurs ne sont plus des moutons, qui se laissent guider par telle ou telle figure.
Personnellement, cela fait longtemps que j'ai pris mes distances avec les grands prix littéraires. L'an dernier, on m'a offert L'anomalie d'Hervé Le Tellier, encore barré d'un bandeau "Prix Goncourt 2020". Ca ne m'a pas rassuré sur la qualité des livres primés. Au contraire : c'était des réflexions philosophiques dignes d'un Marc Levy et les personnages principaux semblaient sortir d'une émission de Bataille & Fontaine (le chanteur noir gay, la fillette victime de violence, l'homme ayant un cancer en phase terminale...)
Le Goncourt, c'est tout de même le prix qui avait récompensé Henri Barbusse, Marcel Proust, André Malraux, Romain Gary, etc. On n'est pas sur la sélection France Loisirs ! IA ou pas, on ne me fera pas dire que l'extrait ci-dessous est au niveau des écrits de Marguerite Duras !

D'autre part, il existe une fracture de l'IA. De même qu'il y a vingt-cinq ans, il existait une fracture du numérique. La fracture numérique était une fracture technologique. Ici, on est face à un outil numérique capable de créer. Certaines personnes ne savent pas repérer le fameux tiret cadratin. Et bien sûr, c'est la porte ouverte à tous les types d'escroquerie. On se souvient du faux Brad Pitt ou de Florent Pagny alertant sur des vidéos "doublées" de lui. Plus prosaïquement, Facebook dégueule de brouteurs et de fausses entreprises utilisant l'IA. Sans parler de tous les profs qui s'émerveillent de voir leurs élèves progresser d'années en années.

A mon sens, l'écriture - au-delà du roman -, c'est un processus long. L'auteur y dévoile ses connaissances, son vocabulaire. Personnellement, quel que soit le sujet, j'aime bien tourner et retourner mes phrases. Trouver le bon mot. Ouvrir un chemin entre la première et la dernière ligne. Pour le lecteur, c'est un contact direct avec la pensée de l'auteur.
L'IA casse tout cela. Cela permet de créer une bête à concours. Thélyson Orélien n'est passé pas loin du casse du siècle ! Mais il n'y a pas de pensée, pas de sous-texte, pas d'effets de style. Lors d'une explication de texte, les collégiens n'auraient rien à étudier dessus.

Ce scandale me rappelle Copycomic, avec la remise en cause du travail de l'artiste. Si l'artiste n'est pas le créateur, il ne peut pas se revendiquer artiste. Malheureusement, le soufflet Copycomic est vite retombé. Et finalement, les spectateurs de stand-up se fichent de savoir si l'artiste sur scène a copié des vannes Américaines ou pas.
Et j'ai peur que demain, on ait d'autres cas de romans écrit avec IA (il y a déjà de grosses suspicions autour du dernier roman d'Arthur) et que les lecteurs s'en fichent.

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