Les habits neufs de la rentrée littéraire
La sensation de la rentrée s'appelait Thélyson Orélien. Le nouveau roman de l'auteur Québécois d'origine Haïtienne réalisait un sans-faute. Un ouvrage partiellement autobiographique, résolument immigrationniste. Il raconte l'immigration à la première personne du singulier ; un point de vue relativement inédit.
C'était la troisième meilleure vente de la rentrée. Vainqueur du prix du roman FNAC 2026, il faisait figure de favori pour le Goncourt.
On pouvait presque imaginer l'adaptation cinématographique, avec Omar Sy dans le rôle principal.
Le 2 septembre, Thélyson Orélien passait dans La Grande Librairie. Yannick Haenel, Amélie Nothomb et surtout Luz qui se prosternaient devant lui. Le dessinateur de Charlie Hebdo, dans une séquence hallucinante, comparait l'auteur avec Victor Hugo.
La réaction de Luz était d'autant plus disproportionnée que peu avant, l'auteur a lu son livre à voix haute et c'était consternant.
C'est le troisième roman de Thélyson Orélien. Auparavant, il a écrit des articles et des poèmes ; c'est quelqu'un qui a priori sait manier la langue et bâtir un récit. Alors pourquoi écrit-il comme un lycéen ? Et à l'oral, c'est encore pire...
Pour qui a l'habitude des réseaux sociaux, le "style" de Thélyson Orélien rappelle surtout un prompt IA. Il y a plus qu'un faisceau d'indices concordants.
Ce commentaire sur Amazon est intéressant, car il est antérieur à la polémique.
Le 21 septembre, patatras ! Un mystérieux Balance ton Claude affirma sur X (ex-Twitter) que le roman avait été écrit sous IA. C'était la conclusion de Pangram... Une IA.
Est-ce que Balance ton Claude s'en serait pris à ce roman, s'il avait été écrit par un Charles-Henri Dupré ? Probablement non. Est-ce que ce roman aurait eu un tel succès s'il avait été écrit par un Charles-Henri Dupré ? Probablement non.
Le 22 septembre, Grasset répondait. La maison d'édition niait que son auteur ait utilisé l'IA. Il aurait évoqué une théorie du complot.
C'est intéressant, car on a d'un côté un compte anonyme sous X, mais qui dévoilait tout. De l'autre, une maison d'édition qui s'est exprimé auprès l'AFP, dans une dépêche accessible donc uniquement auprès des abonnés.
Il faut sauver le soldat Orélien !
L'intelligentsia parisienne s'est mobilisé pour lui ! Le 24 septembre, dans C ce soir, l'unique invité de moins de 60 ans, Raphaël Doan, tentait vainement d'expliquer les "tics" d'une IA et ce qui n'allait pas. Karim Rissouli, le présentateur, avait l'air d'une poule découvrant un couteau. Virginie Despentes réagit : "Pangram va te faire foutre !"
Pascal Bruckner, membre de l'académie Goncourt, ne sait pas ce qu'est une IA. Mais il est sûr que ce n'est pas une IA qui a écrit "le meilleur roman de la rentrée".
Le 25 septembre, Samuel Fitoussi est doxé : Balance ton Claude, sur X, c'est lui. Le journaliste du Figaro se défend d'être l'unique auteur du compte. D'une prudence de sioux, il refuse de s'en prendre à Thélyson Orélien, de peur d'en faire "un nouveau Jason Arday". Sa critique portait sur l'utilisation intensive de l'IA, pas sur l'auteur lui-même.
Malgré tout, Samuel Fitoussi s'est rendu coupable d'un crime : il a dit que le roi était nu. Pour cela, il s'est pris une volée de bois vert. Mediapart parla "d'extrême droite médiatique".
On voit bien l'intérêt des réseaux sociaux et du pseudonymat. En lisant a posteriori certaines critiques de C'était ça ou mourir - notamment celle du Canard Enchaîné -, on voit bien que certains avaient d'emblée découvert la supercherie. Mais personne n'a osé parler à découvert. C'était le genre d'histoire que l'on ressortait 20, voire 30 ans après, lorsque tous les protagonistes avaient disparu. Maintenant, ces histoires sortent tout de suite.
C'était ça ou mourir était retiré des librairies québécoise. Dans la jurisprudence anglo-saxone, si Thélyson Orélien n'a pas écrit son œuvre, ce serait assimilé à de la contrefaçon. Les lecteurs pourraient alors se retourner contre l'éditeur, au nom d'une indication trompeuse.
La digue a cédé. Libération fut le premier à signer un article au vitriol sur C'était ça ou mourir. Dans la Bollosphère, c'est Eric Naulleau qui devint subitement très bavard.
Non, en France, les livres de Thélyson Orélien ne sont pas partis au pilon !
L'intéressé poursuit sa tournée médiatique. Il n'hésite pas à papillonner entre les trois catégories, au gré de ses interlocuteurs.
Il y a plusieurs morales à cette histoire et plusieurs faits inédits.
D'autre part, il existe une fracture de l'IA. De même qu'il y a vingt-cinq ans, il existait une fracture du numérique. La fracture numérique était une fracture technologique. Ici, on est face à un outil numérique capable de créer. Certaines personnes ne savent pas repérer le fameux tiret cadratin. Et bien sûr, c'est la porte ouverte à tous les types d'escroquerie. On se souvient du faux Brad Pitt ou de Florent Pagny alertant sur des vidéos "doublées" de lui. Plus prosaïquement, Facebook dégueule de brouteurs et de fausses entreprises utilisant l'IA. Sans parler de tous les profs qui s'émerveillent de voir leurs élèves progresser d'années en années.



















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