J'ai visité le Musée des Arts et Métiers, temple (ou plutôt "église" !) de révolution industrielle. Et c'était franchement chiant. Je vous le déconseille.
C'était la première fois que je visitais ce musée. J'ai pourtant été étudiant au CNAM, dont le musée est une émanation. De plus, j'ai un intérêt pour l'histoire industrielle et les progrès techniques. Enfin, je suis un fan des BD de François Schuitten, lequel a participé au réaménagement de la Chapelle des Arts et Métiers. Et plus généralement, sa série des Cités Obscures se déroulent dans un univers parallèle, au tournant du XXe siècle, où les délires d'ingénieurs et d'architectes auraient pris vie.
On y accède par le métro Arts et Métiers. Une station également dessinée par Schuitten. L'architecte et auteur Belge avait voulu ce cadre steampunk avant l'heure. Avec ses grandes roues, comme si les machines du musée avaient crevé le plafond...
Le Musée des Arts et Métiers (MuAM, pour les intimes) est un bon exemple du fond et de la forme. Sur le fond, le MuAM pourrait donc raconter une histoire intéressante. Les objets témoignent des révolutions industrielles. Ce n'était pas que des progrès techniques. C'était des mutations sociales et économiques profondes, qui ont bouleversé la géopolitique mondiale... Et la troisième révolution industrielle, actuellement en cours, ajoute de nouvelles mutations...
Hélas, l'écrin n'est pas à la hauteur.
Le musée a débuté avec la collection d'automates de Jacques de Vaucanson ou le cabinet de Lavoisier. Il s'est enrichi au fil du XIXe siècle, récupérant notamment les objets délaissés des expositions universelles. Maurice Daumas devint conservateur du musée, en 1947 et c'est lui qui lui donna son aspect actuel. Les travaux dans les années 90 concernèrent surtout la Chapelle des Arts et Métiers. Lionel Jospin inaugura le nouveau musée juste avant de perdre son mandat de premier ministre. Les collections furent de nouveau enrichi, grâce notamment à Alcatel qui se débarrassait de ses téléphones.
Le MuAM a donc un aspect de musée des années 50. Les objets sont dans des armoires, avec des vitres aux beaux reflets. Parfois, les objets sont étiquettés, parfois non. Parfois, il y a des explications. Parfois, non. Il n'y a aucun effort d'accessibilité et de pédagogie. Et les rajouts des années 90 et 2000 sont souvent des objets contemporains. Vous avez donc des trous dans l'historique (et les objets les plus récents ont vingt ans...)
En 1989, François Schuitten avait réalisé une exposition pour le Centre International de la Bande Dessinée de Bruxelles. Le Musée Imaginaire était une exposition d'objets issus des Cités Obscures. Il y avait notamment l'Atelier d'Axel Wappendorf, le savant de la série. Cette installation était une accumulation des maquettes, de notes, etc. volontairement mal rangées et poussiéreuses.
Il s'agissait d'une caricature du Musée des Arts et Métiers. Force est de constater que près de 40 ans plus tard, hélas, rien n'a changé...
Instruments
La visite commence par les instruments. En creux, on comprend qu'avant d'innover, il faut savoir d'où l'on part. Il ne s'agissait pas de faire "mieux", mais de quantifier ce "mieux". Donc de créer des unités de mesure universelle. Puis de construire des instruments de mesure fiables.
Voilà, je l'ai décrit en trois lignes. Le MuAM, lui, a besoin d'un demi-étage !
Ce qui est également dommage, c'est que c'est une histoire très franco-française. Ces objets étant issues des collections récupérées, soit par Louis XVI, soit par l'Abbé Grégoire.
Les travaux arabo-musulmans ne sont évoqués qu'à travers une reproduction de miniature. Or, les premiers accros à l'instrumentation, c'étaient eux ! Les mathématiciens, géomètres et architectes Arabo-musulmans voulurent tout mesurer, tout calculer. Le coran disait qu'allah avait créé un monde parfait. Donc, s'ils démontraient cette perfection, ils appuyaient l'existence d'allah. Cette frénésie donna nombre de traités, qui furent directement repris à la Renaissance, par les occidentaux.
Matériaux
Puis l'on passe aux matériaux. Le musée se contente d'aligner des métiers à tisser. Certains en maquette, d'autres à taille réelle.
Il y aurait tellement à dire... Les partisans de la décroissance veulent nous faire croire que l'industrie, c'est mal. Le métier à tisser est l'exemple d'un apport bénéfique. Le tissage était une tâche longue et complexe, avec un résultat aléatoire. Grâce à la mécanisation, on pouvait produire des vêtements plus rapidement, de meilleur qualité et avec moins de personnel. Accessoirement, le personnel était souvent très féminisé. Des femmes sans diplômes eurent accès au marché de l'emploi, fut-ce un emploi difficile, voire dangereux.
Par ailleurs, le métier à tisser fut l'une des premières machines mécanisée. Il inspira les machine-outils. Ce qui est moins connu, c'est que le passage des fils obéissait à une programmation sur des cartes en cartons. Des dessinateurs étaient chargés de transformer un motif en une série d'instructions. De l'algèbre de Boole avant l'heure !
L'acier était connu depuis le Moyen-âge. Mais c'est à la première révolution industrielle qu'on le dompta. Un matériaux solide, malléable et imperméable.
Le verre inaugura le moulage et surtout la production en série, avec des étapes de fabrication. Près de deux siècle avant Taylor.
Comme d'habitude, le MuAM se contente d'aligner les pièces. Notez ces étonnants décors arabisants, du début du XXe siècle.
Construction
Voilà, on a bouclé un premier étage ! Il y a une chaire de BTP au CNAM, mais il faut reconnaître que ce n'est pas la spécialité première de cette université. D'où une petite salle pour la construction. Et uniquement autour de l'acier.
Voici donc un exemple de pont. Désormais, on était capable de franchir les précipices, de dérouter les fleuves et de transpercer les montagnes !
L'acier, c'était aussi des poutres métalliques pour les bâtiments industriels. Et plus tard, pour les structures des gratte-ciels. Quel dommage que par la suite, on a rasé sans vergogne les bâtiments anciens. Notamment dans le quartier des Halles, à un jet de pierre du musée...
La première révolution industrielle avait eu un impact local. Les manufactures créaient des emplois et une ville se développait.
A contrario, la seconde révolution industrielle fut un bouleversement massif. Presque partout, des usines poussaient. Des filières se mettaient en place. De nombreux emplois artisanaux furent détruits. Mais dans le même temps, l'industrie embauchait à tour de bras. Y compris pour des emplois non-qualifiés. Globalement, la balance s'équilibrait.
Communication
Enfin une grande salle intéressante !
Depuis l'aube de l'humanité, l'Homme luttait contre deux problématiques :
- transmettre rapidement un message
- conserver des souvenirs importants
L'imprimerie permit de conserver et de diffuser de l'écrit. Mais pour la transmission, on n'avait rien fait de mieux que de donner un message à un coursier et de l'envoyer galoper jusqu'à son destinataire. A l'approche du XIXe siècle, on n'avait pas avancé d'un pouce. Puis en moins d'un siècle, on a inventé la télécommunication et on a pu enregistrer du son et de l'image.
Le MuAM possède de nombreux objets... Et ils sont tous éteints. En plus, ils sont accompagnés d'une simple étiquette. Comment est-ce que le visiteur, a fortiori le jeune visiteur, peut percevoir l'aspect magique de ces objets inanimés ?
Commençons par le télégraphe. On connaissait déjà des tours de guet : au moindre problème, le guetteur crie ou allume un feu. Un autre guetteur voit le signal et le transmet à un autre, etc.
En 1794, l'Abbé Chappe mit au point la tour-sémaphore. Il reprenait le principe des guetteurs. Mais en bougeant des panneaux de bois, il pouvait envoyer des messages, lettre par lettre.
Au XIXe siècle, il y eu plusieurs tentatives d'envois de signal électrique. Samuel Morse inventa un système plus simple que les autres. En 1837, il inventa également le morse. Cet artiste-peintre, diplômé en théologie, utilisa des relais pour pouvoir transmettre ses messages. Il fit installer différentes lignes, toujours plus longues. Le 24 mai 1844, il envoya un message de Washington à Baltimore. Parce qu'on ne se refait pas, son premier message fut une citation biblique : "Quelle est l'œuvre de dieu."
Samuel Morse était le portraitiste des présidents américains et il avait l'habitude de voyager. Il sut donc réaliser du lobbying pour son invention... Et faire taire ceux qui revendiquaient la paternité du télégraphe. Bientôt, les routes et les voies ferrées s'ornèrent du "fil qui chante".
A la Renaissance, les peintres utilisaient la camera obscura. Cette chambre noire projetait le décor sur une surface plane. On lui attribut les progrès rapides du dessin et de la peinture.
Depuis le moyen-âge, on avait remarqué que les ombres restaient sur des support badigeonnés de solution. Le Saint Suaire serait en fait une photo primitive d'un cadavre.
En 1826, Nicéphore Niepce arriva à fixer une image sur une chambre noire. L'opération prenait alors huit heures. En 1829, Niepce s'associa à Jacques Daguerre. Niepce mourut misérable, en 1833. 6 ans plus tard, Daguerre dévoila le daguerréotype. Le temps de pause n'était plus "que" de 30 minutes. Henry Fox-Talbot perfectionna les plaques d'impressions et surtout, il inventa le négatif. On pouvait fixer une image, sans avoir à la développer immédiatement.
Désormais, on pouvait immortaliser les évènements et les diffuser à l'infini. George Eastman sut monétiser la photographie. En 1881, il fonda Kodak. Kodak breveta la pellicule photo et créa le brownie, un appareil bon marché. Surtout, Kodak développa un réseau de labo-photo de quartier. Plus besoin d'avoir son propre labo ! Votre photographe développait vos photos, sur papier argentique.
Pendant plus d'un siècle, Kodak posséda un empire de la photo. Il laissa volontairement la fabrication des appareils milieu de gamme, pour se concentrer sur les pellicules et le tirage. Avec l'apparition des appareils numériques, les clients préférèrent garder leurs photos sur leur ordinateur. En quelques années, l'empire Kodak s'effondra.
"Les paroles s'envolent, les écrits restent." Plus avec le phonographe ! En 1877, Charles Cros imagina un instrument capable d'enregistrer les sons. Peu après, Thomas Edison, inventeur suspecté de jouer les "patent troll" créa son phonographe.
Le son s'enregistrait via le cornet, sur un cylindres de cire. Une fois l'enregistrement effectué, le diamant lisait le sillon, produisant un son.
Enregistrer l'image, c'était déjà incroyable. Avec le phonographe, on pouvait enregistrer la voix et les sons du monde.
Dès 1890, le phonogramme fut supplanté par le gramophone. Le disque remplaçant le cylindre de cire. Puis, avec le microsillon, vint l'heure du tourne-disque. On reconnaît ici le Teppaz cher à Jano.
La mutation la plus profonde fut cette fois pour l'industrie musicale. Depuis toujours, les musiciens vivaient de concerts. Désormais, ils vivaient grâce aux enregistrements musicaux. On pouvait écouter un artiste sans qu'il soit physiquement présent ! On pouvait se repasser encore et encore un titre. On pouvait même écouter un artiste disparu.
Le progrès rend parfois les inventions obsolètes. C'est le cas de la machine à écrire. L'imprimerie permettait de faire de beaux textes, mais lentement et chèrement. La seconde révolution industrielle vit l'émergence des administrations publiques et des sociétés privés. Il fallait pouvoir taper des courriers professionnels, remplir des bons de commande, retranscrire de cours textes, etc.
La machine à écrire fut l'arlésienne du XIXe siècle. Les gens finissaient par taper trop vite pour la mécanique. Le clavier "azerty" (qwerty dans les pays anglophones) en éloignant les touches les plus utilisées. Par exemple, en français, il y a peu de mots contenant "az" ou "za". De quoi offrir un peu de répits à la mécanique.
En 1874, l'Américain Remington mit enfin au point une machine à écrire. Remington était un fabricant d'armes à feu, en quête d'une reconversion. Pour la petite histoire, dès 1886, la branche "machine à écrire" fut externalisée et elle existe toujours, sous le nom d'Unisys.
La machine à écrire permettait d'obtenir rapidement un texte mis en page. Dans les entreprises, chaque service possédait son employé (qui était généralement une employée) chargé de retranscrire une donné ou un texte. Les cadres dirigeants possédaient leur secrétaire personnelle.
L'inconvénient évident, c'est qu'il n'y a aucun repentir. A la moindre erreur, il fallait reprendre à zéro. La machine à écrire n'avait pas de mémoire. Impossible de reprendre un texte passé. Accessoirement, son "tic tic tic" était très bruyant.
Dans les années 80, l'ordinateur et sa fonction traitement de texte n'en fit qu'une bouchée.
Le télégraphe, c'est bien. Mais Alexander Graham Bell alla plus loin avec le téléphone. Pouvoir parler à un interlocuteur précis. Même au bout du monde.
Le téléphone ci-après fut dessiné par Clément Ader, le père de l'avion. C'est Ader qui donna ensuite au combiné sa forme ergonomique.
Pendant longtemps, on appelait un opérateur, qui vous mettait en relation avec votre interlocuteur. Avec le téléphone automatique, on pouvait enfin appeler quelqu'un directement.
Mais le coût était horriblement cher. Dans les entreprises, vous aviez un téléphone par étage. Seuls les dirigeants possédaient leur propre numéro. Ce n'est qu'en 1996 qu'enfin, France Télécom créa un tarif national. Pour l'international, les choses ne se calmèrent que dans les années 2000.
Récemment, j'ai vu une vidéo où une Chinoise jaugeait le niveau de mandarin d'une scène. Un Chinois y téléphonait à un Chinois en Chine et ils commençaient à parler de la pluie et du beau temps. La youtubeuse n'a pas compris que le gag, c'est que sa conversation futile était très couteuse !
Comme la photo, le cinéma fut un long processus. Dès le XVIIe siècle, on connaissait la lanterne magique, pour projeter des images. Avec les animations stroboscopiques du XIXe siècle, on proposait un ancêtre du dessin animé.
Thomas Edison travailla sur une caméra. Mais ce sont les frères Lumières qui franchirent le pas, le 28 décembre 1895. Ils filmèrent un peu tout et n'importe quoi. Leur caméra, ci-dessous, était réversible. Elle pouvait à la fois filmer et projeter ensuite. Bientôt, on vit émerger de vrais cinéastes.
L'inconvénient de la caméra des frères Lumière, c'est qu'elle était muette. On tenta ensuite de la combiner avec un enregistrement sonore. Mais le résultat était déplorable (dû notamment à la médiocre prise de son et aux difficultés de synchronisation.)
Le 26 octobre 1926, Le Chanteur de jazz sorti avec Al Jolson ; le premier film parlant. Les jours du "muet" étaient comptés.
Le cinéma, c'était aussi les actualités. Désormais, les Hommes politiques, les sportifs, les intellectuels, les acteurs, avaient une image, une voix. Ce n'étaient plus des noms abstraits ou des images d'Epinal. C'est sans doute cela qui rendit la Seconde Guerre Mondiale si captivante.
Le dernier quart du XIXe siècle fut particulièrement fécond en invention. Le 2 juin 1896, Alexandre Popov émit un message radio à Saint Pétersbourg. Guglielmo Marconi travaillait également sur la transmission à distance. En 1899, l'Italien parvint à envoyer un message par dessus la Manche. Popov était un chercheur. Idem pour Nikola Tesla. Notable bolognais, Marconi avait les moyens et l'esprit entrepreneurial. Il revendiqua seul la paternité de la radio et mit en place des infrastructures.
En 1924, la radio atteint le grand public, avec des émissions, de la musique... Un nouveau média était né. Durant la Seconde Guerre Mondiale, la radio devint une source de propagande, de désinformation, mais aussi d'espoir. Avec le transistor (qui donna son nom à la radio portative), la radio devint nomade. Puis il y eu les radios libres.
On passe au vingtième siècle avec le télex. Il fut inventé dans les années 30, mais il ne se démocratisa qu'après la guerre. Il s'agissait de combiner machine à écrire et téléphone. Vous tapiez un message et votre interlocuteur le recevait. L'ancêtre de l'e-mail, en quelque sorte.
Le télex se réveillait sans prévenir, avec un claquement infernal.
La légende dit que ce sont les Japonais qui ont tué le télex : le clavier ne pouvait contenir tout les caractères japonais.
En fait, c'est l'Américain Xerox qui a créé le premier fax moderne, en 1964. Un fax, c'était une photocopie à distance. D'où son nom français officiel de télécopieur. Fax étant l'acronyme du latin fac simile (que les Américains écrivaient "faximile".)
Je l'ai bien connu... Ah, les fax sur papier thermique, sur lesquels il fallait poser des poids pour éviter qu'il ne s'enroule. La copie était souvent de mauvaise qualité et c'était les portions intéressantes du message qui étaient illisibles. Sans oublier les expéditeurs qui vous envoyaient des romans de vingt pages, avec le risque qu'une feuille ne se coince ou que vous tombiez en panne d'encre... Que du bonheur.
Le télévision, c'était une radio avec de l'image. Les premiers postes diffusaient soit du son, soit de l'image. En 1935, la télévision était enfin au point. Dans L'île Noire (1937), Tintin découvrait un poste de télévision.
Malgré cela, il ne se diffusa qu'après la guerre. Et jusqu'aux années 80, pour nombre de Français, la télé était en noir et blanc. Faute de télécommande, il fallait changer de chaine en pressant des boutons sur le poste... Notez aussi que nombre d'hôtels, résidences secondaires, etc. n'avaient pas la TV !
La collection du MuAM concerne surtout des objets de la fin du XIXe et de la première moitié du XXe siècle. Parmi les objets plus récents, je recroise quelques vieilles connaissances...
L'un des reproches, c'est de présenter l'ordinateur comme un prolongement de la machine à écrire et le téléphone portable, comme un prolongement du téléphone.
Or, l'informatique fut une nouvelle révolution. Celle de la dématérialisation du document. Pouvoir éditer et imprimer un document à l'infini. Demander à l'ordinateur de réaliser lui-même des calculs (notamment en comptabilité.)
Avec internet, on pouvait désormais consulter des donnés au bout du monde. L'e-mail et les premiers chat room permettaient un échange de texte en temps réel.
Au tournant du siècle, l'heure étaient à la numérisation. Plus besoin de petites mains pour taper les bons de commandes, ni de documentaliste pour garder les archives. Grâce à une bande passante toujours plus importantes, on pouvait s'échanger de lourds fichiers. Les secrétaires et autres assistantes se retrouvaient au chômage. Puis on en arrive au cloud, à Teams, à Zoom... Et avec le smartphone, vous avez internet dans votre main, en permanence. Cela fait des années que je n'ai pas utilisé un téléphone fixe sur mon lieu de travail. La question n'est plus de savoir si vous pouvez vous connecter, mais quand pourriez-vous vous déconnecter. Accessoirement, le smartphone remplace tous les objets présents dans la pièce : il filme, il diffuse du son et l'image et il permet de communiquer ! Demain, avec l'intelligence artificielle, vous aurez des outils décisionnels au bout des doigts.
C'est une troisième révolution industrielle. Comme toutes les révolutions, elle crée un fossé naturel entre ceux qui maîtrisent ces technologies et ceux qui sont mal à l'aise. Et non, les "digital native" ne sont pas forcément doués avec les outils bureautiques... Toutes les révolutions industrielles ont détruit des emplois. C'est la "destruction créatrice" chère à Joseph Schumpeter. La différence est que celle-ci détruit des emplois peu qualifiés et ne propose que des emplois très qualifiés. Seule une minorité de gens possèdent les capacités cognitives suffisantes pour occuper des emplois toujours plus techniques, où il faut être toujours plus réactifs. Non, on ne peut pas demander quoi faire, à Claude ou Grok, en permanence. Que va-t-on faire des autres ? Les cantonner à des emplois manuels (BTP, service, CHR...) sans aucune perspective de progression, car la marche sera trop haute ?
Energie
Durant la salle "communication", j'avais retrouvé un certain enthousiasme et j'imagine qu'à la lecture de ces lignes, il est tangible.
Heureusement, dès la salle suivante, le MuAM s'empresse de redevenir chiant. Et même, sans intérêt.
Pendant longtemps, l'humanité a dû se contenter de la traction animale et des forces naturelles (courant, vent...) Le moulin fut une première tentative pour disposer d'une énergie mécanique. Les premières manufactures étaient entrainées par des moulins à aubes, via une série de courroies et de roues crantées. Problème : ce n'est pas une source d'énergie continue. En cas d'absence de vent ou de sécheresse, plus d'énergie !
La vapeur était connue depuis l'antiquité. Denis Papin réussit à la canaliser (sur le papier.) Au fil du XVIIIe siècle, la machine à vapeur fut perfectionnée, notamment par James Watt. Les usines disposaient désormais d'une source d'énergie en continue.
Le problème, c'est que part définition, il faut commencer par monter en température. Cela prend des heures. Ensuite, le système est en permanence au maximum, avec des risques d'explosions. Et le charbons brûlant peut provoquer des incendies s'il s'échappe du four. Accessoirement, la fumée du charbon produit une suie noire pas du tout bonne pour les poumons...
L'électricité était également connue depuis l'antiquité. Mais comment la produire, la stocker ou la transmettre ? Louis XVI aurait eu droit à des démonstrations d'électricité statique. Puis, en 1800, Alessandro Volta conçu la pile électrique.
On a un bel exemple de pile de Volta, avec ses empilements de rondelles de cuivre, de zinc et de feutre...
Et c'est tout ! Le MuAM se contente d'évoquer l'aube de l'électricité. Les premières ampoules, les premières batteries...
Puis récemment, ils ont posé une maquette d'éolienne et un panneau solaire. Non seulement on passe du coq à l'âne, mais ils n'ont même pas cherché à intégrer cela au reste de l'exposition.
Quant au nucléaire, il n'a droit qu'à une unique maquette, dans un recoin. Le musée n'évoque jamais la suie du charbon ou les émissions de CO2 du moteur à explosion. Par contre, pour le nucléaire, on a droit à un laïus sur la radioactivité.
De là à soupçonner un biais idéologique...
Mécanique
C'est la salle que j'ai le moins compris. Quel est son but ? S'agit-il de parler des débouchés de la construction mécanique ? De montrer les procédés ?
Comme d'habitude, le MuAM nous laisse seul face à des objets. Des objets diverses : des roulements à billes, des maquettes sur la fabrication des roues de charrettes, des pièces usinés... Et ces vieux ustensiles de cuisine, visiblement récupérés à la faillite de Moulinex.
Le MuAM présente la construction mécanique comme une extension du travail de l'horlogerie. Or, ce qui a tiré l'usinage, c'est l'armement. C'est elle qui a exigé de la quantité, avec de la constance, de la complexité et du volume, à l'industrie. Lorsque vous chargez une munition, vous n'avez pas envie qu'elle reste bloquée à mi-canon parce que l'alésage n'est pas droit ! Lorsque vous assemblez une arme, vous voulez que tout s'emboite parfaitement. Impossible d'aller refaire un taraudage sur le champ de bataille ! Et bien évidemment, lorsque vous déclarez la guerre, vous voulez que chaque soldat soit armé.
Le MuAM met en avant uniquement des technologies civiles. Mais cela n'empêche pas d'être honnête.
Comme d'habitude, les ajouts récents sont au fond de la salle. L'occasion de retrouvailles...
Transport
C'est là que l'on arrive sur la pièce la plus intéressante : l'Avion III de Clément Ader. Il impressionne tant pour son look que pour l'exploit réalisé. Reiser l'adorait.
En 1890, à 55 ans, son prototype Eole s'éleva de 20 centimètres, sur 50 mètres. Clément Ader devenait le premier à s'élever avec un appareil plus lourd que l'air. 13 ans avant les frères Wright.
Fort, de ce succès, il voulu construire un second prototype. Comme il s'inspirait des oiseaux (avis, en latin), il désigna sa machine volante par le terme d'avion. L'armée finança un troisième prototype. L'Avion III était entièrement caréné, avec cette toile imitant les chauves-souris. Sa démonstration à Satory fut un bide. L'armée lui coupa les vivres et Clément Ader abandonna l'aviation. Mais dans l'imagerie populaire, on représente l'Avion III s'élevant à une dizaine de mètres...
Notez que l'endroit où Eole s'envola est situé à deux pas de chez moi.
On avait l'acier et la machine à vapeur. Au XVIIe siècle, on utilisait déjà des wagonnets (tirés par des chevaux) dans les mines. En 1804, Richard Trevithick inventa la locomotive à vapeur.
Les premières locomotives étaient si lourde qu'elles déformaient les rails et finissaient par dérailler. Il fallu concevoir des rails plus solides ! En 1825, enfin, Stockton et Darlington étaient reliés par le rail. En 1830, une ligne allait de Liverpool à Manchester. La même distance (cinquante kilomètres), mais avec des ponts et des tunnels. Bientôt, l'Europe occidentale était couverte de chemin de fer. Les Britanniques étaient particulièrement peu regardants sur les conditions de sécurité, lors de la construction. Le vaste bassin de main d'œuvre misérable était une véritable chaire à canon !
Le train a profondément modifié l'occident. Le réseau routier était souvent déplorable. Pour la première fois depuis l'empire Romain, on peut se déplacer facilement. Le train va toujours plus vite, toujours plus loin. En 1857, on inventait le wagon-lit. Suivi en 1869 du wagon restaurant. Preuve que l'on passait toujours plus de temps.
La bourgeoisie découvrait les vacances et les voyages. Souvent avec un prétexte médical ou intellectuel (géologie, archéologie...) En 1864, le train arriva à Biarritz. La ville rêvait de devenir une cité balnéaire. 24 ans après le publi-reportage de Victor Hugo, son vœu était exaucé ! En 1868, Monaco disposait également d'une gare ferroviaire (et même deux.) C'était la paléontologie du tourisme de luxe, avec les premiers palaces, les premiers grands restaurants.
Et l'on retrouve Clément Ader, sur un modèle de wagons de marchandises qu'il a développé.
Le rail connu son heure de gloire, dans la première moitié du XXe siècle. Le lobbying en Grande-Bretagne et en France fut intense. Raoul Dautry fit tout pour bloquer le développement du réseau routier. Puis le mot d'ordre devint grosso modo : développons le métro à Paris et les grandes lignes en province. Pour le reste, advienne que pourra !
Lancé en 1981, le TGV permit de rallier Lyon, puis la façade Atlantique, aussi vite qu'en avion. Le temps perdu dans l'aéroport étant compensé par la différence de vitesse. Le verre à moitié vide, c'est que les budgets étaient fléchés vers les LGV. Les petites lignes étaient toujours un peu plus abandonnées, notamment les liaisons locales. Pour aller de Bordeaux à Lyon, il faut désormais passer par Paris !
On peut trouver cela incongru de voir un bateau à voiles, dans un musée de la technique. Les Arts et Métiers, c'est l'avènement de la vapeur, de l'électricité, du moteur à explosion...
Pourtant, ce voilier est un produit de la première révolution industrielle. Au XIVe siècle,
Marco Polo atteint la Chine. Ce n'était pas le premier, mais lui, il raconta son épopée dans le Livre des Merveilles. Nombre de chancelleries européennes en retinrent surtout qu'en Asie, il y avait des quantités astronomiques de soie et d'épices. En 1414, le prince Henri du Portugal mena une expédition sur Ceuta, pour neutraliser les pirates maures. Il y aurait découvert des richesses venues d'Afrique sub-saharienne. Henri - bientôt surnommé "Henri le navigateur" - finança la construction d'une espèce d'institut de recherche et d'un arsenal. Cela tombait bien, car la caravelle était enfin au point.
Henri est mort en 1460. Au même moment, Vasco de Gama naissait et en 1497, il contourna l'Afrique et atteint l'Asie. Bien entendu, dès les premières découvertes portugaises, d'autres puissances voulurent leur part du gâteau. En 1492, Christophe Colomb découvrit l'actuelle République Dominicaine, pour le compte des Castillans. Le traité de Torsedillas, en 1494 déterminait qui, des Portugais ou des Castillans, serait propriétaires des futures découvertes ! Mais bientôt, Anglais, Français et Hollandais se joignirent à la danse. Les différents se réglaient à coups de canons. Le galion et la nef remplacèrent les caravelles.
Il fallait toujours plus de navires militaires. En 1588, la grande armada Espagnole était constituée de vingt galions. On commençait à construire des navires identiques, avec des "classe".
La France mit en place un grand plan. Colbert fit ouvert des manufactures de cordages et il planta des chênes pour les futures coques de navire. C'était une réflexion en filière.

On file directement aux paquebots du XXe siècle, avec Le France.
C'était le prolongement des voyages en train. La haute bourgeoisie voulait désormais traverser les océans. Pendant des siècles, les marins craignirent les avaries, les pirates, les erreurs de navigation... Désormais, on s'embarquait dans un navire en étant sûre d'arriver.
Le Mauritania fut le premier paquebot transatlantique, en 1904. Huit ans plus tard, le naufrage du Titanic fut un traumatisme : comment ? Au XXe siècle, un navire peut couler ? Ce n'était pas dans le programme ! Le transatlantique resta le moyen de transport de choix. Dans les années 40, les avions traversaient l'Atlantique par une série de sauts de puces, prenant plusieurs jours. Les Allemands poussaient le zeppelin. En 1937, le Hindenburg tenta une traversée sans escale de l'Atlantique Nord et l'on connaît la suite...
En 1958, à quelques mois d'écart, BOAC (British Airways) et Pan-Am mirent en place une ligne non-stop au-dessus de l'Atlantique. Les jours du paquebot étaient comptés. Ajoutez-y une gestion catastrophique du France. Vous comprenez pourquoi, en 1974, le France se retrouva à quai. Au grand dam de Michel Sardou.
Les paquebots existent toujours, mais sous la forme de bateaux de croisière. C'est La croisière s'amuse !

La voile n'a pas non plus dit son dernier mot ! Elle reste grâce à la plaisance et aux bateaux de course.
L'Hydroptère fut l'ultime rêve d'Eric Tabarly. En 1976, le navigateur croisa le Williwaw, un trimaran capable de se lever à pleine vitesse, pour ne reposer que sur ses foils. L'idée est simple : l'eau oppose une forte résistance. Moins vous avez de parties immergés, moins vous avez de résistance, plus vous allez vite.
C'est grâce à Dassault Aviation que l'idée prit forme. En 1994, le navire prit l'eau. Un bateau du Vendée Globe peut dépasser les 40 nœuds (environ 75 km/h.) L'hydroptère approchait les 50 nœuds. A cette vitesse, les contraintes mécaniques sont terrible et le bateau cassait.
Disparu en 1998, Eric Tabarly n'a jamais pu profiter pleinement de l'Hydroptère. EADS trouva la solution, avec des poutres dérivées de celle de l'A340. Tandis que les foils recevaient des amortisseurs proches des trains d'atterrissages du Rafale Marine. En 2005, l'Hydroptère put reprendre l'eau. Il dépassa les 50 nœuds, avec une pointe à 55,5 nœuds, soit 100 km/h.
Après de nouvelles casses et une mésaventure Hawaïenne, c'est cette fois Naval Group qui se penche aujourd'hui sur l'Hydroptère.

Côté avions, c'est la dèche. Il manquerait au moins une maquette d'A320, voire de Concorde.
Le seul témoignage de l'aviation moderne, c'est cette maquette de l'aérogare 2 de Roissy Charles de Gaulle !
Qui se souvient d'Hermès ? En 1979, Ariane décollait de Kourou. Le CNES et l'ESA rêvaient déjà d'une série de fusées, toujours plus grande. De mémoire, Ariane 5 devait pouvoir embarquer une navette spatiale. La navette en question, c'était Hermès. Une version en réduction des navettes US et Soviétiques. Ariane était surtout porté par les Français. Aerospatiale, Dassault et surtout Matra. Les industriels européens étaient tièdes.
Officiellement, Hermès a capoté en 1992. Notamment car à chaque évolution de nomenclature, la navette prenait du poids (et son prix augmentait d'autant.) Accessoirement, Ariane 5 avait pris du retard.
En fait, dès le milieu des années 80, la NASA faisait du lobbying auprès des Européens. Columbia et Challenger étaient des prototypes ; avec Discovery, le vol spatial allait devenir aussi simple que de faire voler un Cessna ! Un plein, un coup de pied dans les pneus et elle remonte sur une fusée ! Pourquoi dépenser des milliards pour une mini-navette ? Les experts furent convaincus. Finalement, la navette spatiale US est restée un prototype, avec des modifications profondes à chaque vol. Et moins de vols que prévu.
Il y a toute une série de voitures et au bout, un Vélib qui leur fait face. Comme pour dire : "La voiture, c'est du passé, place à moi !"
Un message très politique complètement hors-sujet. Le vélib, c'est l'antithèse du progrès technique. C'est l'intérêt individuel, vaguement habillé d'écologie. Les vélibs sont assemblés dans des ateliers en Hongrie, par des personnes payées au lance-pierre. Et on s'en fout.
La Chapelle des Arts et Métiers
La visite se termine par la plus belle salle : la chapelle, c'est-à-dire l'ancienne église du prieuré Saint-Martin-des-Champs.
C'était la vision de la Révolution Française : la raison a triomphé de la superstition ; les églises n'ont plus lieux d'être. Désormais, ce sont des autels dédiés au nouveau guide : la science.
Dans la refonte de 2002, ce vitrail se retrouvait accolé aux objets mérovingien retrouvés lors des fouilles du site. Comme pour mieux souligner que la chrétienté était moribonde.
Comme d'habitude, l'agencement n'est pas terrible. On a l'impression qu'un matin, un commis est venu avec une maquette d'Ariane 5 sur son diable. Il l'a posée là, dans un coin et personne n'y a touché depuis !
Autrefois, la chapelle disposait d'une mezzanine. Chaque niveau occupant l'ensemble de la surface. François Schuitten rêvait d'une structure légère, mettant en avant le contenant.
La passerelle est fragile et elle possède une jauge de quinze personnes. Le musée ferme tous les soirs à 18 heures. C'est à dire non pas "à 18 heures, on dit au dernier visiteur de chercher la sortie". Mais "à 18 heures, le personnel est sur le parking". Donc, à 17h30, le gardien déroule le cordon sur la passerelle !
Comme d'habitude, il n'y aucune explication sur rien. Quant aux quatre avions accrochés au plafond, ils n'ont même pas droit à une étiquette ! Voici donc LE Blériot IX de Louis Blériot.
En 1909, le Daily Mail proposa une récompense de 1 000£ au premier aviateur capable de traverser la Manche. En juillet, Louis Blériot et Hubert Latham s'installèrent près de Calais. Charles de Lambert choisit lui, Wissant. Le 19, Latham décolla avec son Antoinette. Il fut victime d'une panne. Le même jour, de Lambert s'envola avec son Wright et s'écrasa. Louis Blériot parti le 25, au petit matin, sans instrument. A Douvres, un journaliste Français agita un drapeau tricolore, pour lui signifier qu'il a gagné. A court de carburant, l'aviateur fit un atterrissage de fortune.
Grâce au prix et la célébrité, Blériot fut un entrepreneur prospère. Il était toujours responsable de la société Blériot à son décès, en 1936. Peu après, le Front Populaire organisa une concentration des avionneurs, face à l'imminence d'une guerre. Blériot se retrouva fondu dans la SNCASO, qui fit parti de Sud-Aviation, qui fit parti d'Aérospatiale, qui fit parti d'EADS !
Latham tenta une seconde traversée, le 27 juillet. Son Antoinette tomba en panne à l'approche des falaises Anglaises. Il mourut en 1912, dans l'actuel Tchad, lors d'un vol maquillé en accident de chasse. De Lambert fut un pionniers des acrobaties aériennes. Puis il ouvrit une ruineuse affaire de gros aéroglisseurs. Il mourut dans l'indifférence, en 1944.


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